Littérature française

A la ligne, feuillets d’usine – Joseph Ponthus

Premier roman social, original et fort, mais également récit intime et personnel, tout ce que j’aime dans la littérature.

Un livre qui sort de l’ordinaire, tant sur le fond que la forme, et qui pourtant évoque le quotidien de nombres d’ouvriers. Pas de phrase ici mais des vers en prose. Aucune ponctuation. De fait, un vrai rythme de lecture, des messages courts scandés, comme un long cri de révolte mais aussi et surtout un chant d’amour et de vie.

L’auteur, éducateur spécialisé sans travail et exilé en Bretagne par amour, se retrouve intérimaire dans l’agro alimentaire et enchaine les missions dans les usines de conservation de crevettes et autre fabrication de poisson pané et ensuite dans un abattoir.

Il nous offre son regard décalé sur ce milieu abrutissant. Il raconte le quotidien de l’usine : les longues heures travaillées, les trois-huit, les tâches physiquement éreintantes, la répétition des mêmes gestes, la douleur physique, le froid, les pauses clope, les échanges maigres.

Et au milieu, la musique, les chansons, les mots des écrivains qui le font tenir, le texte est ainsi émaillé de références.

Et les moments de répits, de repos, à la maison, avec son chien. Il raconte aussi pourquoi il continue, en quoi cela représente pour lui une étape incontournable dans son parcours. Et ce qui le fait tenir, ses choix, son amour pour sa femme.

Sans jugement, il rend hommage à tous ces hommes et femmes qui subissent des conditions de vie abominables, sans broncher.

Ce livre nous donne à voir ce qui se passe à l’intérieur des usines d’agro-alimentaires et des abattoirs, de quoi dégouter de consommer de la viande ou tout autre produit transformé… Mais cela n’est pas le sujet du livre, l’auteur nous livre une description détaillée de la réalité du quotidien et de la condition des ouvriers de ce milieu. C’est aussi et surtout sa propre histoire, son parcours d’intellectuel qui interroge, son regard décalé, plein d’humour un brin désespéré.

Ce texte en devient incroyablement touchant, juste et terriblement humain.

« J’en chie de cette usine
De son rythme à la con
De ses trucs insensés à faire tous les soirs

Ne pas le dire,
L’écrire

J’ai mal à mes muscles
J’ai mal de cette heure de pause où je devrais être mais où je ne suis pas
En fumant ma clope chez moi
Je suis encore à l’usine

Qui pourra me covoiturer demain ou après-demain
A travailler de nuit, je perds le goût des jours
C’est dur

Si je ne covoiture pas je n’aurai plus de boulot
Ce sera la mort »

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