Littérature islandaise

Entre ciel et terre de Jón Kalman Stefánsson

steffansonUn livre profond et singulier, d’une grande beauté. Une histoire de mots, de poésie, de mort & de vie, tout ce que j’aime dans la littérature. Une très belle découverte (merci Sophie !).

Lu pour le prix des lectrices, c’était le choix de Sophie et je dois dire que ce livre me faisait un peu « peur », et ce, pour plusieurs raisons. J’appréhendais le sujet (la mort d’un pêcheur en Islande il y a un siècle), le style très littéraire mais également à cause de certains avis vus ici et là peu enthousiastes.

Au final, c’est un livre qui m’a complètement portée, emportée très loin grâce à ses mots et à sa poésie, un livre d’une grande puissance. Je ne sais pas pourquoi (peut-être à cause du froid) pendant ma lecture, j’ai pensé aux chaussures italiennes de Mankell que j’avais adoré et il a aussi fait écho au récit Patagonie intérieure de Lorette Nobécourt que je venais de lire.

Les autres avis des Lectrices :  Lili Galipette –  Gwenaelle

L’avis de Marie qui participe au prix également.

Ce que j’ai aimé

Certains passages sur l’importance des mots, sur le mort et la vie, m’ont profondément bouleversée, j’ai rarement corné autant de pages et noté autant de citations. Il y a celle-là déjà qui résonne en moi de manière tout à fait personnelle.

« Certains vivent d’une manière qui ne passe pas inaperçue, leur existence imprime un mouvement à l’atmosphère, d’autres restent de longues années accrochés à la vie sans faire de vagues, le temps s’écoule à travers eux, puis les voilà morts, enterrés, oubliés. Etre là quatre-vingt ans durant sans toutefois vraiment exister, on peut dire que c’est une trahison envers la vie, car il en est d’autres qui naissent, puis meurent avant même d’avoir le temps d’articuler leur premier mot (…), le menuisier doit confectionner un petit cercueil, une petite boîte autour de cette vie qui n’advint que le temps de quelques nuits d’insomnie, ces yeux irrésistibles et ces orteils tellement menus qu’ils relevaient du miracle. Ils ne sont pas plus attardés que la rosée du matin. Ils avaient disparu à notre réveil et tout ce que nous pouvons faire, c’est espérer au plus profond de nous-mêmes, à l’endroit où bat le cœur et où s’ancrent les rêves, qu’aucune vie ne soit en vain, ne soit sans but. » 

C’est un livre riche et complexe, et de ce fait pas très accessible et exigeant mais c’est ce que j’aime justement dans la littérature (j’aime quand un livre se « mérite »). Le roman évoque l’Islande d’il y a un siècle (avec ses noms complexes mais que j’ai adoré, ça m’a fait voyager), c’est une histoire de pêcheurs, avec un style souvent poétique, en tout cas très littéraire.

J’ai aimé la référence à Milton, Le Paradis Perdu, un poème « mortel » en ce qu’il entraîne la mort de Bárður parce qu’il est tellement plongé dans les vers de Milton qu’il en oublie de charger sa vareuse sur le bateau de pêche. Il va mourir de froid car les pêcheurs vont aller non seulement plus loin que prévu, qu’ ils vont essuyer une tempête et que jamais ils ne décident de repartir en arrière (la brutalité et la violence des hommes apparaît là à son climax comme un parallèle à la violence des éléments qui se déchaînent).

Le héros du livre, simplement surnommé « le gamin », va devoir surmonter cette perte. Pendant le reste du livre, il hésite constamment entre se laisser mourir pour rejoindre son seul et unique ami ou continuer une vie qui n’a plus aucun sens pour lui. La seule chose qui le retient, c’est qu’il veut ramener le livre à celui qui l’avait prêté à Bárður. Dans la seconde partie du livre, on le suit dans le village où il a ramené le livre et on découvre la vie du village et de certains de ses habitants.

J’ai aimé ce voyage littéraire qui m’a fait partir aux confins de l’Islande, un pays qui met l’homme face à une nature hostile le mettant en danger de mort. J’ai aimé cette histoire d’un temps lointain qui nous rappelle les conditions de vie si difficiles de certains hommes. J’ai aimé les références littéraires et le soulagement et le réconfort que peuvent offrir les mots (et la littérature) mais aussi certaines rencontres. Enfin, j’ai aimé traverser cette zone d’ombre avec « le gamin » qui est si touchant et universel dans son cheminement.

Un livre qui tant m’a marquée qu’il est difficile de passer à autre chose. Il existe une suite La tristesse des anges mais j’ai envie de rester un moment sur celui-ci.

« Nos paroles sont telles des brigades de sauveteurs qui jamais ne renoncent à leur quête, leur but est d’arracher des événements passés et des vies éteintes au trou noir de l’oubli et cela n’a rien d’une petite entreprise, mais il se peut aussi qu’elles glanent en chemin quelques réponses et qu’elles nous délivrent de l’endroit où nous nous tenons avant qu’il ne soit trop tard. »

« Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni morts. »

« Certains poèmes nous conduisent en des lieux que nuls mots n’atteignent, nulle pensée, ils vous guident jusqu’à l’essence même, la vie s’immobilise l’espace d’un instant et devient belle, limpide de regrets ou de bonheur. Il est des poèmes qui changent votre journée, votre nuit, votre vie. Il en est qui vous mènent à l’oubli, vous oubliez votre tristesse, votre désespoir, votre vareuse, le froid s’approche de vous : touché ! Dit-il et vous voilà mort. »

Islande 15
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Ce livre se classe dans mon top pour le prix des lectrices

prixdeslectrices1

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7 réflexions au sujet de « Entre ciel et terre de Jón Kalman Stefánsson »

  1. Ta première citation m’avait fait lever les yeux sur ce roman.. Mais ce que tu en dis plus en détails me fait hésiter : n’est-il pas « plombant » en abordant un sujet tel que la mort?

  2. J’appréhendais aussi cette lecture mais du coup ton très beau billet me le rend plus attirant. Il va falloir que je me réveille pour le Prix ! Je suis très très en retard !

  3. Ce livre t’a fait penser à celui de Mankell « Les chaussures italiennes » alors je dis oui ! Je le note et aussi pour tous les extraits que tu as partagés.
    Merci et bonne soirée

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