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Interview de Nancy Huston



Extraits de l’interview diffusée dans la revue Etudes (merci à Sonia pour le texte complet)

Le fait de devenir mère vous a-t-il dégagé de cet attrait du nihilisme, en rattachant davantage la création au geste de la transmission ?

– Ce n’est pas tant l’expérience de la grossesse ou de l’accouchement, que le fait de vivre à côté des enfants qui peut infléchir le sens de la création. (…) Vivre auprès des enfants vous permet d’observer comment un être humain se construit, comment il apprend à marcher, à parler, à entrer en relation avec le monde. On devrait tous expérimenter cela, et je pense que les philosophes en particulier devraient être tenus de faire un stage de six mois en crèche… Car le nihilisme est une philosophie « adolescente » : on n’a jamais autant hâte qu’à l’adolescence d’oublier l’enfant qu’on a été, et ce qu’un enfant reçoit des autres pour devenir un homme : l’erreur des nihilistes est de croire que l’homme peut se fabriquer tout seul, dans le mépris ou le rejet de tout lien.

Vous écrivez Les variations Goldberg, votre premier roman, juste après la mort de Barthes. Est-ce un hasard chronologique ? Comment avez-vous basculé dans le récit ?

J’avais depuis longtemps le désir d’écrire un roman, et la mort de Barthes a été une libération, la levée de l’interdit d’une sorte de surmoi. Le séminaire de Barthes était intimidant et fascinant. J’avais 22-23 ans et j’étais très fière d’y participer : on décortiquait les textes, on mettait des étiquettes sur tel ou tel type d’énoncés littéraires. Mais il était pour moi évident qu’on passait à côté de l’essentiel de la littérature. C’est une catastrophe d’enseigner encore la littérature de cette façon au collège et au lycée. Et à la fac, les étudiants de Lettres passent plus de temps à étudier les discours savants sur la littérature, le théâtre ou la poésie qu’à discuter du sens d’une histoire ou à comprendre un personnage. Pour cette raison, je trouve plus intéressant de travailler avec des prisonniers, qui sentent immédiatement la pertinence réelle d’une fiction, qu’avec des universitaires savants et cyniques !

Dans L’espèce fabulatrice, vous partez de l’interpellation d’une détenue : « A quoi ça sert d’inventer des histoires, alors que la réalité est déjà tellement incroyable ? »

– Ce n’est pas une mise en scène de ma pensée, rajoutée après-coup ; le livre a réellement été écrit pour répondre à cette question authentique et grave. J’y ai réfléchi, et j’ai finalement répondu que notre vie est imprégnée de fictions de toutes sortes – familiales, nationales, ethniques, religieuses, etc. – auxquelles nous adhérons sans le savoir et qui requièrent notre identification à des êtres qui nous ressemblent. Il y a une immense valeur morale à s’identifier, comme la littérature nous incite à le faire, à des personnages et à des histoires qui ne nous ressemblent pas.

On ne résoudra jamais tous les problèmes de l’humanité. Mais en créant des mondes, nous ajoutons quelque chose au réel. Un romancier qui écrit un livre, tout comme un enfant qui joue, est en train de façonner le monde, de le transformer pour le rendre vivable. (…)

Merci beaucoup à Vicky pour la dédicace.



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4 réflexions au sujet de « Interview de Nancy Huston »

  1. Bonjour Delphine,
    Suite à ton commentaire pour notre challenge, je viens te répondre sur ton blog.
    Pour te lancer dans une lecture commune, rien de plus simple : soit tu te greffes sur une lecture déjà prévue entre blogueurs, soit tu nous dis quelle lecture t’intéresse et on la propose aux autres participants pour voir si ça les intéresse.
    Le principe est simple : on fixe une date à laquelle les blogueurs inscrits à la lecture commune publient leur billet de lecture. Dans leurs billets, ils mettent un lien vers les autres lecteurs de cette lecture commune, pour permettre une vue plus générale sur le livre et des avis différents. J’espère que tu m’a suivie…
    Quoiqu’il en soit, si tu veux participer à notre challenge, tu es la bienvenue ! Le principe : lire au moins 1 livre sur l’Inde / de littérature indienne avec décembre 2010.
    Tiens moi au courant !
    A bientôt !

  2. C’est amusant parce que Nancy Huston est une autre (après Françoise Lefèvre) de mes auteurs préférés… Beaucoup de talent, d’intelligence et de personnalité… Une femme pour qui j’ai beaucoup d’admiration, elle vient d’éditer un nouveau livre, il me tente assez, pas toi ?
    En tout cas c’est amusant nous avons l’air d’avoir des goûts assez similaires…
    Je te souhaite un bon week end (le mien commence ce soir, deux de mes enfants font le pont….)
    A bientôt
    (alors, comment trouves tu l’expérience de la tenue d’un blog pour l’instant ?)

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