Littérature française

Les rêveurs d’Isabelle Carré

Ou comment grandir sans s’effondrer dans un environnement rempli d’incertitudes et de solitude.

Je suis une actrice connue, que personne ne connaît.

« Pourquoi n’ai-je jamais su quitter les lieux que j’aimais ? Pourquoi est-ce si difficile de les laisser, d’accepter qu’on ne pourra pas les revoir car ils ne nous appartiennent plus, la porte s’est claquée pour toujours, le temps ne fera que nous éloigner, à moins d’être un bon rêveur, celui qui se souvient toujours de ses rêves, de rêves si clairs et précis qu’ils permettent de s’y attarder encore, d’entrer à nouveau dans ces pièces de l’enfance, sans autre clé que le désir constant d’y revenir. »

J’ai toujours aimé Isabelle Carré, l’actrice. Sa grâce, son extrême sensibilité et sa force en même temps. Les rôles qu’elle a choisi d’interpréter également. Parfois à l’extrême de l’image sage qu’elle continue d’avoir malgré elle.

Dans ce texte clairement autobiographique, on découvre son enfance singulière. À travers le portrait sans complaisance que dresse l’auteure de son père et de sa mère et plus largement de sa famille. Un père issu d’un milieu ouvrier devenu artiste designer et qui assume son homosexualité alors qu’ Isabelle carré est adolescente. Une mère très fragile, anorexique, absente, abandonnée par les siens (aristocratie catholique) quand elle devient fille mère. Les rêveurs ce sont eux.

Isabelle Carré raconte qu’à 4 ans elle saute par la fenêtre croyant pouvoir voler, elle fait également une tentative de suicide à 14 ans et reste plusieurs semaines en hôpital psychiatrique. À 15 ans, elle vit seule et découvre le théâtre, ce qui la sauve.

C’est aussi toute une époque qu’elle décrit, une enfance dans les années 70, ma génération. Une époque où le poids du milieu et des conventions était bien plus lourd qu’aujourd’hui. Une époque pré sida, une époque où vivre une vie d’artiste semblait bien plus marginal et difficile à assumer qu’aujourd’hui. Mais c’est surtout une solitude extrême qui la définit. Et à travers son livre, elle montre ce que les parents lèguent plus ou moins consciemment à leurs enfants.

« Mon récit manque d’unité, ne respecte aucune chronologie, et ce désordre est peut-être à l’image de nos vies, en tout cas la mienne, car il existe certainement des gens capables d’ordonner la leur. Toutes les époques subsistent en nous à la façon des matriochkas, c’est sans doute pourquoi, malgré l’expérience et les connaissances accumulées, nos propres réactions, parfois si infantiles, continuent de nous surprendre. »

C’est une lecture qui m’a bouleversée parce qu’elle donne à voir au delà d’une personnalité publique et au delà d’une image qu’on peut donner de soi tout ce qui ne se voit pas, toutes les luttes et les combats qu’il a fallu mener.

Et puis cela me rend cette femme que j’ai toujours trouvée ultra touchante encore plus admirable et douée.

« Je ne cherche à établir aucune « vérité ». Ce n’est que la partie émergée de l’iceberg ; Le reste dort dans des cahiers, ou bien je continuerai d’en rêver sans les écrire ; Je continuerai aussi de sourire, en pensant à cette phrase de Iago dans Othello : « je ne suis pas ce que je suis …»

Je continuerai comme ça, comme nous le faisons tous, parce que le reste n’est pas dicible. La partie émergée donne seulement l’idée de l’énormité silencieuse qu’on ne verra jamais »

 

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2 réflexions au sujet de « Les rêveurs d’Isabelle Carré »

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