Documentaires et essais

Romain, un regard particulier – Lesley Blanch

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Encore un livre sur Romain Gary, me direz-vous mais celui-ci ne se refuse pas, parce qu’il a été écrit par sa première femme Lesley Blanch, elle-même écrivain et journaliste, une sacrée personnalité, décédée en 2007, à plus de 100 ans !

Elle évoque donc dans ce livre, écrit en 1998, les souvenirs de leur vie commune pendant 18 années, depuis leur rencontre en 1944 jusqu’à leur divorce de 1962.

On y découvre Romain Gary en tant que diplomate débutant et aspirant écrivain. Lesley Blanch lui fera découvrir la vie londonienne et ils vont ensuite vivre dans les différents endroits où Gary sera envoyé (Sofia, Paris, Berne, New York..). Une vie de bohème, dans des conditions parfois difficiles.

Elle nous fait rentrer dans l’intimité de Gary et nous dévoile un homme plein de paradoxes, colérique, angoissé, hypocondriaque, très difficile à vivre au quotidien, un « ours mal léché ».

Quand elle le rencontre, elle a 40 ans et Gary 30 ans et il s’appelle alors encore Romain Gari de Kacew (son nom de naissance était Roman Kacew). Il sera ensuite surnommé Lesley’s frog !

Leur premier échange donne le ton :

« Que savez-vous de Gogol ? » me demanda-t-il sur un ton agressif. Je répondis que Les Âmes mortes étaient un de mes livres de chevet. « Vous le lisez en traduction. alors, vous ne le connaissez pas du tout », répondit-il avec brusquerie.

Elle évoque ses mains étranges ni d’homme ni de femme qui prennent vie quand il écrit.

Mais quand il s’agissait de tenir un porte plume, elles prenaient une vie toute particulière, labouraient la page avec les mots, frappant comme autant de coups de poignard sous l’effet de la furie, transperçant le papier dans une course rageuse, sans la moindre hésitation : une coulée de mots à peine lisibles, griffonnés avec rage par ces mêmes mains apparemment si maladroites.

On découvre par exemple que l’homme qui pouvait être lugubre et cinglant aimait se plonger des des livres pour enfants, tels que Babar ou les séries de Beatrix Potter. Lesley Blanch évoque souvent le Gary écrivain.

Il écrivait le plus souvent assis sur le plancher, entouré de grands paniers à provisions où il pouvait jeter les brouillons qu’il était en train d’écrire, ou les pages qu’il avait supprimées mais conservait avec soin.(…) Lorsqu’il écrivait on aurait dit un possédé. Sa tête s’agitait violemment à droite et à gauche, ses cheveux se dressaient tout droit, comme chez un des danseurs frénétiques de l’Afghanistan, les Atans.

Romain_Gary_CLAIMA20110329_0209_20Elle ne cache pas les nombreuses maîtresses de Gary, les moments où ils n’ont plus vécu ensemble, les premières dépressions aussi … et puis le premier grand succès littéraire avec le Goncourt pour Les racines du ciel et Gary qui devient médiatique, qui en use et en abuse.

Le Romain aimable, naïf et maladroit que j’avais souvent comparé à un ours apparaissait de plus en plus rarement. Mais l’empereur romain sombrant dans la folie apparaissait de plus en plus souvent.

C’est aussi pendant leur vie commune que Gary écrit La promesse de l’aube, son plus beau texte selon Lesley. Un texte qui va le libérer du poids de sa mère et qui va l’obliger à assumer ses origines. Malheureusement, la libération attendue ne permet pas à Gary de sortir de ses dépressions. Ils vont finir par divorcer en 1962, alors que Gary a multiplié les conquêtes amoureuses et qu’il lui annonce qu’il veut épouser une autre femme et avoir un fils.

Oh, Romain ! Quel personnage comique et tragique vous étiez, vu de près ! Quel compagnon amusant et exaspérant ! Quelle chance de vous avoir connu, de vous avoir aimé, et d’avoir été aimée de vous !

C’est un texte qui rend hommage à Gary et à son génie, sans pour autant gommer la réalité du personnage. Certaines anecdotes sont fascinantes, d’autres déroutantes mais toute sont révélatrices. C’est un texte qui permet de mieux entrevoir l’homme qu’il pouvait être et le désespoir qui l’a habité tout au long de sa vie.

Un texte qui forcément m’a beaucoup intéressée, touchée, émue…

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 ps : Lesley Blanch fut aussi celle qui inspira le personnage de Lady L.

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11 réflexions au sujet de « Romain, un regard particulier – Lesley Blanch »

  1. Après avoir lu Tombeau de Romain Gary et Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable, je commence à beaucoup mieux cerner le personnage, très différent de celui que j’imaginais après avoir lu principalement les romans écrits sous le nom d’Ajar …

    Celui-ci a l’air très intéressant aussi, surtout si comme tu dis, elle ne nie pas les réalités du personnage …

    Merci pour le partage !

  2. Fan de Gary (mais écrivant comme un Coelho – ça tombe bien c’est Pâques !), je suis très heureux de lire ces lignes sur le vrai personnage. Je suis allé sur certains des lieux qu’il a aimé (Big Sur) et je me suis toujours demandé comment il devait être dans la « vraie » vie, en dehors de ses histoires… alors merci Delphine !

  3. J’avais très apprécié la vidéo que tu avais mises sur Romain Gary il y a quelques temps de cela, qui me faisait découvrir cet homme au destin si triste. J’ai encore beaucoup à lire de lui et qui m’attend dans ma Pal (oui j’en ai lu qu’un seul pour l’instant :/). Cependant cet ouvrage sera certainement à lire alors je le note merci :)

  4. Un texte sans doute qui a dû beaucoup t’intéresser. Connaître un auteur par le témoignage d’une femme qui a partagé sa vie, si elle est de bonne foi et non rancunière, doit être en effet passionnant !

  5. Un livre qui mérite d’être lu d’autant plus écrite par la compagne même du sujet! C’est étonnant comme quoi les écrivains (pas la majorité certes!) sont habités par le désespoir…Un livre que je vais me procurer avec plaisir!

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