Littérature française

Mistral perdu ou les évènements d’ Isabelle Monnin

“J’ai appris à être heureuse et si triste pourtant. Ou bien : j’ai appris à être heureuse parce que si triste pourtant.”

Certains livres résonnent plus ou moins forts et laissent une empreinte, plus ou moins forte elle aussi. Depuis que j’ai lu Les vies extraordinaires d’Eugène,son premier texte dans lequel elle parle de la perte de son garçon à 6 jours de vie, je ressens une proximité évidente avec Isabelle Monnin. Dans Les gens dans l’enveloppe j’avais aimé son travail d’écriture autour de la mémoire, à la Annie Ernaux.

Avec ce livre, que dire ? Qu’Isabelle Monnin a parfaitement su écrire, de manière si fine et juste, sur sa génération qui est aussi la mienne, sur son milieu qui est le mien aussi (classes moyennes de gauche), mais surtout sur le deuil, impossible à faire, de la perte de la sœur et de l’enfant.

C’est un livre qu’on referme le cœur serré avec un sentiment profond de nostalgie et beaucoup de questions. Que faire, comment sortir de ce sentiment de désenchantement face à notre monde ? Comment ne plus avoir le sentiment d’une fin ? Isabelle Monnin a su raconter son histoire intime de la perte, et donc de sentiment de fin du monde, et en même temps capturer une époque, la sienne et la mienne également, et ce sentiment de fin d’un monde (fin des idéaux politiques, fin d’un certain angélisme, perte de sens). Et puis il y a ses mots sur le deuil si intimes et si universels.

“L’état de chagrin est ma maison, j’en connais chaque centimètre carré. Je le déteste autant qu’il me rassure. Après une longue descente de plusieurs virages, le sentier débouchera, on me l’a juré, sur les terres d’après. De l’autre côté de la frontière m’attendent des gens qui ne l’auront jamais croisée, des endroits qu’elle ne connaitra pas, des musiques que nous ne pourrons pas écouter ensemble, des rigolades qui la trahiront d’exister hors d’elle. Je ralentis mon pas, je ne veux pas abandonner ma sœur, elle est bien trop petite pour l’immensité de la mort”
“Mes enfants courent devant moi sur le sentier, flammèches échevelées montant des chevaux imaginaires. Mes petits. Mes magnifiques. Je les rejoins, attendez-moi. J’attrape leurs mains, elles sont chaudes et un peu poisseuses, la sueur chemine sur leurs tempes marbrées. Marchons les enfants, je leur dis, mais ça signifie pour moi hissez-moi, j’ai besoin qu’on m’aide à remonter lentement des profondeurs, je suis pleine de vase et d’algues, mes yeux sont noyés et mon haleine est vide mais je viens, expliquez moi le monde(…)”

Deux articles expriment à merveille ce que je ne parviendrai jamais à faire tant ce livre m’a touchée intimement, celui de Raphaelle Leyris dans Le monde et celui de Cécile Pellerin ,  allez les lire mais surtout lisez ce livre !

“Avec mes fils, c’est une autre enfance, j’en suis la passagère clandestine. Je ne sais pas où aller alors j’y vais avec eux, c’est une liberté qui nous arrive. dans leurs joues tendres claudique une force neuve : fuir les atermoiements d’autrefois, refuser les encombrements inutiles, les mépriser sera ma petite victoire, les sourires d’après les mouchoirs, mes minuscules médailles de la guerre perdue”

Ici et là, des livres, des mots sur tout et rien. Et des livres, encore et toujours.

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